Abraxas.


Abraxas, 1938


Dans l’univers trouble du XVe siècle, le peintre italien, Caracasio, part accompagner les cendres de Saint Apollon de Ravenne jusqu’à Hertombreros, en Galice. Il a insisté pour obtenir cette mission : sa peinture ne le satisfait plus. Elle lui paraît l’œuvre d’un sujet trop idéaliste, voire symboliste. Il souhaite rompre avec une trompeuse impression de vivre dans l’éternité, sous la protection des églises qu’il illustre. Il lui tarde de connaître l’aventure, de découvrir la réalité : “ Je veux naître au monde physique, mesurer le courtil du pommier. Je veux monter plus vite à Dieu par l’escalier de pierre et de terre. ” Il quitte la “ Trappe ” pour “ l’empire ” Le voici au début du voyage évoqué par un narrateur qui, au fil du texte, sous la pression de son langage, ne se laisse pas oublier. Richesses lexicales et surprises syntaxiques caractérisent cette écriture originale et envoûtante.


Vers Hertombreros, pôle lointain du monde traversé, un peintre chevauchait sur un animal couleur de fer qui, sur les états de la cavalerie vénitienne, répondait au nom de Fandelglas. Deux hommes d’armes au lourd destrier escortaient Caracasio. On couchait dans les hôtelleries ou les monastères. Parmi les seigneuries et les républiques, les guerres s’apaisaient, reprenaient, tournoyaient. Les étendards portant la licorne ou les clés flottaient sous les tours brunes. A Venise, on avait rencontré Bellini, blond et rose, l’œil vitrifié.. A Sienne, des gaillards aux chausses rayées jetaient en l’air des drapeaux carrés, et l’air froid sentait la noix. A Milan, le vacarme déplut au voyageur, et ces hommes en jaquette noire au coin des places. On fila, puis, sur la montagne. Elle sentait les étables et le bois mouillé. Tout comme du brandevin, vous brûlait le flot glacé des torrents où l’on s’abreuvait.


Caracasio résonnait d’allégresse taciturne. D’étranges révoltes s’accomplissaient en lui. Un sens très actif de la durée lui venait. Ses gestes, sa pensée et sa course s’inséraient, découpés, morceaux par morceaux, dans un quadrillage de valeurs horaires. Conscient du temps qui passe, il se remuait avec une sensationnelle aisance au sein d’une prison d’instants égaux et de lieues précises. Des ombres de barreaux, sensibles à la pensée, visitaient son visage. Jusque-là, il avait vécu dans un libre univers de soie et de velours, la soie du rêve militant, le velours des richesses de l’esprit. Le temps, alors, n’était qu’un leurre, et même pas. On attendait la main ouverte de Dieu. Promis à la résurrection, on dormait debout, au creux de son corps misérable, dans la tranquillité d’une mort préalable et dans une vieille odeur d’éternité croupie. Maintenant, c’est à chaque foulée de son cheval que Caracasio succombe et ressuscite. Il transporte avec lui un sablier à col mince. A chaque sablerée nouvelle, il ne garde, de la sablerée précédente et des paysages et des humeurs qui, avec elle, s’écoulèrent, que ce qu’il lui faut de mémoire pour se solidariser avec lui-même et ne pas naître trop fraîchement, trop incidemment.


Sous les aisselles, toute une raideur gothique fondait. Donner au temps le pas sur les hommes, qui, dans Ravenne, hier encore, y eût songé ? Caracasio, vers Hertombreros, s’amusait à tirer des traites sur la banque des heures, à calculer la longueur des étapes, à prévoir le moment où l’on perdrait de vue tel orme dépassé. L’univers échapperait aux rectangles de mosaïque, aux lettrines d’or, aux cercueils de cristal, aux angles d’étain. Il secouait son ankylose carrée. Il se mettait à couler, à se décomposer dans un gazouillis liquide, sous un cliquetis de plus en plus serré de barrages statistiques et de divisions sans trêve multipliées.


Mêlés au flot comptable et, pourtant, isolés, les arbres, les cultivateurs, les édifices, se tenaient debout, chacun, dans son apparence et sous sa diverse couleur […]


Les chemins demeuraient ceux des antiques légionnaires. Ils filaient droit, montaient, descendaient. Des pistes herbues se greffaient sur eux. Parfois, les fers équestres sonnaient sur le pavé. Plus loin, des fascines parquetaient la boue. Les bergers, les meynadiers et autres personnages aratoires, si vous les interrogiez, se mettaient à rire. Ils ignoraient, en général, les noms des plus proches villages. Ou bien ne refusaient-ils de l’articuler que par l’effet de quelque pudeur ? On croisait un moine facétieux, tout cliquetant de statuettes, son double décamètre caché dans son capuce, ou bien un brigand, sa pique sur l’épaule, qui rentrait du travail, avec une inscription dorée sur la cuirasse… Sano nemico alla pace… Celui-là vous saluait poliment et vous indiquait les bonnes traverses.


De temps à autre, on était pris à floque ou, si mieux aimez, on recevait une volée de pierres. Des cris inconnus, à longs roulements de consonnes, montaient des buissons. Des oiseaux chantaient. Une averse intervenait qui rompait des lances contre la rocaille. Les cavaliers de mars passaient… On songeait à s’abriter, mais l’averse était loin et Fandelglas un peu plus blanc. Les trois cavaliers demeuraient plantés, à cheval, raides comme des squelettes dans le mur du soleil. Pluie et soleil, et les orages qui retentissaient comme des débats dogmatiques entre le mont et la vallée, on les traversait avec gravité, l’œil fixé sur cette pelote de brins de laine entre les oreilles et la monture, oreilles pareilles à de tendres cornes qui, d’un doigt douloureux, montreraient le tonnerre. L’on disait les proverbes et les prières convenables à chaque détour notable de la température. Fandelglas était solide et doux, mais sujet, quelquefois, à la crainte. Caracasio le sentait vibrer parmi ses jambes bottées, et refouler de longs sanglots de vitesse égarée. Alors le cavalier prononçait largement la quatrième voyelle, pleine de charmes jaunâtres. Et il regardait l’animal dans les yeux à travers le cou tout en tenant ferme les guides. “ O, criait-il, O, figliulo ! ” Et le beau cheval lentement, s’apaisait, fondait comme un regret. Après chaque algarade, il semblait gagner en clarté. Une ineffable odeur de sucre et de trèfle montait de lui.


Le trente mars, non loin de Marengo, Caracasio, brusquement, arrêta Fandelglas par les voies les plus directes de la pensée transmise.



Gallimard, collection “ L’imaginaire ”, pp. 45-47.