Le Maître de Milan. (1950)
Ce roman est considéré comme le plus rigoureux du genre dans la carrière romanesque dAudiberti. Sa composition est nette, son langage sobre, et lauteur ménage de nombreuses scènes et de dialogues sans décrire longuement ni introduire des passages digressifs. À Milan travaille Mathilde, une employée du gouverneur. Elle élève sa nièce infirme, muette. Pour déjouer les entreprises de lhomme , elle a réussi à introduire en secret la jeune fille dans le palais du Gouverneur afin de la surveiller. Franca passe la journée à tricoter dans un local voisin abandonné. Mais le hasard fait que le gouverneur la découvre et quune passion unisse, à linsu de la tante, Génio, le Gouverneur quinquagénaire, et Franca. Dans cette aventure lhomme en vient à vouloir connaître le mode de vie des deux femmes, à partager des moments avec elles et leurs amis, il découvre le petit peuple quil gouverne. Finalement il éprouve le besoin dinformer Mathilde de façon indirecte. Il écrit dans cet objectif un roman, Omerta, quil fait publier sous un autre nom et qui arrive entre les mains de son employée. Elle lit ce livre qui la met en effet sur la voie sans quelle comprenne exactement laffaire. Cependant les sentiments de Génio flottent entre Bianca, sa brillante épouse et Franca. La révélation vient trop tard et Franca ignorera tout du changement détat desprit de sa tante avant le drame fatal. Tout comme pour Francesco, le héros malheureux du roman de Génio, lamour entraînera le malheur de la femme . La femme est le malheur de lhomme. Lhomme est le malheur de la femme.
Dans Pravesa-Massiglione, tout était calme, silencieux. Le tintamarre du klaxon de tout à lheure, stupide tonnerre humain errant éperdu, presque elle le regrettait.
Ses lunettes dans sa main gauche, sa main droite posée sur le livre fermé, Mathilde Bracciapelli était une lourde reine étendue, immense, parcourue par la circulation chatouilleuse du sang et de lesprit. Delle, jamais ne parleraient les historiens. Avec beaucoup de véhémence, cependant, elle sentait quelle était présente et pesante. Alors la face du Gouverneur, bronzée, intelligente, flotta devant elle. Entre elle et lui, une liaison avait eu lieu. De quelle nature ? Elle-même naurait su lexpliquer. En tout cas, ils avaient tenu lun à lautre, ils avaient eu des pensées communes, des rencontres secrètes dans un lieu idéal, une complicité, une parenté. La face du Gouverneur, cependant, appelait la pensée du bureau, des classeurs, des collègues, des escaliers. Dans trois jours, elle serait à Milan.
Dedans, tout à coup, la tante se sentit désinvolte, dégagée. Les seins, les lèvres de Franca ne lui faisaient ni chaud ni froid. Que chacun suive sa route, même si cette route, inévitablement, conduit, un jour ou lautre, à des tiraillements du ventre. Il est impossible de vivre dans les autres. Les seins, les lèvres et le ventre de Franca, cétait Franca. Le livre était fini, quelque chose dautre, aussi, était fini, une certaine folie de vigilance, de jalousie. Franca tricotait, avec une diligence extraordinaire, sans regarder le grand chêne dans le jardin de lhôtel, les charmilles, les nuages, les oiseaux, tout le matériel de ces vacances si coûteuses, sans regarder, non plus, la rue qui passait devant le jardin ni, là-bas, au loin, lautostrade et la route. Franca regardait ses mains et ses aiguilles, avec lair dune personne qui, nimporte où, nimporte quand, doit travailler, doit payer, peiner, et la tante souriait, en dedans, parce quelle savait que cétait fini, tant pis si ça tournait mal, cette pauvre gosse vivrait désormais comme les personnes de son âge. Elle a des seins, des lèvres ? Eh bien ! Elle en a. Si elle en a, quelle sen serve ! On verra bien
Elle avait été trop dure, trop exigeante. Trop personnelle . Ce séjour à Pravesa-Massiglione lui avait permis dy voir plus clair, de mettre le doigt sur lhabitude quelle avait de croire à sa propre importance. Ce roman, par exemple, elle avait cru quil se rapportait à elle. A elle, Mathilde Bracchiapelli ! Quelle folie ! Parce que, dans le roman, ils mangeaient des Rat casqué. Parce que le roman se passait dans un quartier semblable à la rue Mangiatecugini. Parce quil y avait un prêtre, un dentiste, un cordonnier. Parce que le cordonnier avait une âme, un moment, comme la sienne, enveloppée de frôlements, obsédée de soupçons. Les âmes des uns et des autres ont des postures semblables, voilà tout. Les corps en ont bien !
Restait Pravesa-Massiglione. Le cordonnier était venu à Pravesa-Massiglione. Et puis ? Pravesa-Massiglione nétait tout de même pas la propriété de Mme Mathilde Bracchiapelli ! Dailleurs, admis le thème du roman, cest là, logiquement, cest là que doit aller une personne de la ville, si elle veut avoir lair daccomplir un voyage, ou de partir en vacances, sans, toutefois, partir pour de bon. À quelques kilomètres de Pravesa, on arrivait dans les lacs véritables, on touchait les premières Alpes. Mais, dans lautre sens, pas très loin, les autobus citadins poussaient leurs pointes extrêmes, cétait encore la périphérie.
Doucement, elle dit à Franca : Franca, ma petite chérie, tu nas pas besoin de texténuer. Tu nes pas en prison ! Franca, machinale, continuait à tricoter. Lannée prochaine, nous nous arrangerons, je ne sais pas comment, mais il faudra que nous nous arrangions. Pour commencer, il te faudra une robe de toile, des sandales. Et puis, tu enlèveras tes bas. Pauvre ! Ils te donnent chaud. Et nous essaierons daller à la mer. Tu te baigneras, Franca ! La mer est bonne pour toi. Franca ! Le soleil est bon pour toi, Franca !
Les yeux de la jeune fille, étincelants dune larme diluée, la tante aurait aimé, maintenant, les voir, vastes et surpris tout à coup, tandis que se serait suspendu le mouvement machinal et galérien des mains. Mais le visage resta penché, fermé de paupières baissées, glacées. Comme nayant rien entendu, les mains poursuivaient leur mécanique muette et méchante.
Gallimard, Collection blanche, pp. 226-229.