C'est
au théâtre qu'Audiberti rencontre le grand public. Déjà
investi d'une certaine notoriété poétique, il
n'avait pas réussi à imposer ses romans et n'était
lu que dans un milieu littéraire averti. Pourtant, dès
1937, il s'était fait remarquer par une première pièce
de théâtre intitulée L'Ampélour
(titre occitan pour «L'Empereur»), qui lui avait valu le
prix de la pièce en un acte. C'est un peu par hasard que le
succès de Quoat-Quoat (1946) l'introduit dans la
carrière dramatique, Catherine Toth et André Reybaz
ayant eu l'idée de monter ce texte que l'auteur n'avait pas
réellement conçu pour le théâtre. La
pluralité des voix qui habitent le poète trouve dans ce
cadre un épanouissement naturel, un espace de parole qui
convient à son verbe efficace et généreux. Le
Mal court (1947), pièce mise en scène par la jeune
troupe de Georges Vitaly avec Suzanne Flon, lance définitivement
cette nouvelle dramaturgie (la pièce, entrée avec
succès au répertoire de La Comédie Française
en septembre 2000, est reprise pour la saison 2001-2002). Audiberti
avait déjà eu les honneurs du Théâtre
Français avec Les Femmes du boeuf (1948) et La
Fourmi dans le corps (1962), qui occasionna quelque chahut, non
sans servir la création audibertienne. Nombre de pièces
d'Audiberti connaissent le succès, malgré des
détracteurs - il y en a toujours. La Fête noire
(1948), La Hobereaute (1957) pourraient être dites des
«classiques» si toute classification n'allait pas à
l'encontre de l'esprit audibertien*. Les pièces de Jacques
Audiberti attirent les jeunes créateurs. L'exemple le plus
frappant est celui du Théâtre du Cothurne qui, à
l'initiative de Marcel Maréchal, révéla Le
Cavalier seul, à Lyon, en 1963.
* Cf. Jeanyves Guérin
: Le Théâtre d'Audiberti et le Baroque,
Klincksiek, 1976, p 234. Et Audiberti, cent ans de solitude,
Honoré Champion, 1999, «Un polygraphe».
**********
Sur
Le Mal court, ces lignes de Jeanyves Guérin, dans la
Préface qu'il a publiée pour l'édition folio
chez Gallimard (1996) :
«Le Mal court montre
qu'Audiberti a assimilé rapidement son métier de
dramaturge. Il écoute ses metteurs en scène et laisse
le champ libre aux décorateurs. Il n'entend pas, à la
différence d'un Ionesco, contrôler la représentation.
Ses didascalies sont laconiques voire désinvoltes.»
p.
13.
«[...]
l'héroïne d'Audiberti est volontaire, déborde
d'énergie et choisit, elle, de vivre dans le monde et selon
ses lois. Alarica prend son parti du mal, de l'hypocrisie et même
de la cuisine politicienne. A chaque coup reçu, à
chaque humiliation essuyée, elle réplique par une
provocation. Les dignitaires fracassent-ils son rêve nuptial,
elle se met à danser nue devant eux. Son suborneur lui
révèle-t-il la trahison de sa gouvernante, elle s'en
prend à son père qui n'en peut mais. Pour finir, la
nouvelle reine annonce un programme de réformes et de grands
travaux destinés à sortir son pays du
sous-développement.» p. 19.
«Personne n'a
jamais parlé comme les personnages du Mal court. Le
poète emprunte à tous les lexiques disponibles, il
combine goulûment les vocables qui s'offrent à lui,
archaïsmes aussi bien qu'argotismes anachroniques. Il invente
même un savoureux sabir pseudo-slave. Les mots, chez lui,
résonnent avant de signifier. Audiberti joue de tous les
claviers stylistiques, passe instantanément d'un niveau de
langue, d'un registre à son opposé. Non seulement il ne
recherche aucunement l'unité de ton, chère à
Racine ou à Montherlant, mais, dans le microcontexte d'une
réplique, il multiplie les dissonances ou, pour citer une
heureuse formule de Paul Vernois, les «différences de
potentiel.» p. 26
F...
-- Moi, je m'en vais. Que faire d'autre? Vienne... Bruxelles... Mais
ils me rattraperont comme ils voudront.
ALARICA. -- Restez... Si vous veniez avec nous?
CELESTINCIC. -- Qui est cet homme, que fait-il dans ta chambre?
ALARICA. -- Venez donc avec nous.
CELESTINCIC. -- Je t'ai demandé qui est cet homme dans ta chambre, ce qu'il fait.
ALARICA, à F. -- Ce n'est pas si mal que ça, vous verrez. Là-bas, pour qu'un garçon comme vous, jeune, fort, et au fond distingué, il y a de quoi passer le temps, je vous assure. Nous avons les plus beaux coursiers du continent. (A son père.) C'est une espèce de député du monarque d'Occident. Il est dans la poli, dans la politique. (A F...) L'espace... L'horizon...
F... -- Tout est plat...
ALARICA. -- Les villes à bâtir... Les routes à concevoir... le printemps est un bal de fleurs et de papillons.
F... -- Ca continue. Toujours le sentiment, les fables...
CELESTINCIC. -- Alarica, je préférerais que nous nous épanchions sans témoin.
ALARICA. -- Il m'a aidée dans l'infortune. A mon tour, je le soutiendrai.
F... -- Mais, encore une fois, comme quoi, vous m'emmèneriez?
ALARICA. -- Notre royaume a besoin d'officiers, de physiciens. (A son père.) Nous avons gagné des tas de florins. On peut lui ouvrir un petit compte.
F... -- Je ne suis pas noble. Mon père est mort aux galères. Ma mère est blanchisseuse. Blanchisseuse de fin, il est vrai.
ALARICA. -- La noblesse prend sa source dans l'ambition et l'énergie.
F... -- Je sais lire, ça oui, mais avec du temps. Maintenant, des idées, si c'est ça qui vous excite, j'en ai. Les gendarmes, par exemple. Le public, des fois, nous confond avec eux. L'es gendarmes, c'est des rustiques! Devant que de porter les galons blancs, ils n'ont chez leurs parents, jamais vu de pain blanc. Ces couillons-là mènent leur enquête sans quitter leur casque et leur plumet cramoisi.
ALARICA. -- Vous leur apprendrez la ruse.
CELESTINCIC. -- Il m'est ardu, Alarica, de te faire une gronderie, d'autant plus ardu que bien peu de fois tu me donnas prétexte à des sévérités. Mais je ne tolérerai pas que tu te flattes d'une prérogative dont je dispose seul. Ne viendront dans ma maison que mes propres invités. Sdourndo zak pravoudnié refus d'obéissance pachimlaro stom!
ALARICA. -- Aboussima zdavanor majorité légale abrassounié zak fardoni!
F... -- Je le disais bien. Je suis foutu.
ALARICA. -- Je t'emmène.
F... -- Mais comme quoi, finalement?
ALARICA. -- Tu seras ma maîtresse.
F... -- Quoi?
CELESTINCIC. -- Que me faut-il entendre?
ALARICA. -- Ma maîtresse. Mon favori, Mon partageur musclé. Ce qu'il me faut de chair virile pour être un homme tout à fait.
CELESTINCIC. -- Alarica, maintenant, c'est trop. A Stettin tu retourneras, dans le couvent de ton enfance. Tu y diras des rosaires tant que le poignet te fasses mal.
ALARICA, A F... -- Tu es de haute taille. Tu caresses bien.
F... _ Je n'ai pas envie de devenir votre esclave. A Montrouge, des femmes, j'en ai, comment vous dire? J'en ai par fourgons entiers. Quand vous me tiendrez, je vois ça d'ici, vous ne me lâcherez plus. Pas une seule fois, vous ne me permettrez d'approcher une femme, une autre, pour un peu me distraire, oh! Sans rien faire de mal...
ALARICA. -- Mon peuple compte au moins cent mille femmes.
F... -- Elles ont le nez plat.
ALARICA. -- Tu le leur tireras.
F... -- Leurs yeux ressemblent à des yeux de tirelire.
ALARICA. -- Quand elles te verront, elles les ouvriront comme des canons pleins d'avidité.
CELESTINCIC, se met debout -- Monsieur, je vous ordonne de sortir de ma fille. Si vous ne m'obéissez pas, je vous ferai mettre en état d'arrestation. Toi, ta gouvernante te conduira dans le couvent. Mais corbleu! Où est-elle, cette soupière de ventregris de gouvernante? A l'ordinaire, il est impossible de s'en dépêtrer.
ALARICA. -- Ma gouvernante cuisine les roues. Ma gouvernante tricote des balles. Avant tout, ce qu'il faut, c'est que coure le mal. Le mal court. Vous le voyez? Comme il court bien! Furet! [...]
Le
Mal court, théâtre I, Gallimard, 1948, rééd.
folio/théâtre, Gallimard, 1996, pp.97 et suivantes.