Les tombeaux ferment mal.


Jacques Audiberti, à la fin de sa vie, fait des séjours de plus en plus fréquents dans sa région natale. Cela nous vaut un dernier roman dont le cadre est Nice et la Méditerranée. Maître de son langage, l’auteur de Monorail sait évoquer l’atmosphère équivoque de cette côte en pleine mutation urbaniste et sociologique. Humour, épopée, lyrisme entraînent le lecteur en compagnie d’Armide, héroïne du roman, dans un paysage où le refus de croire à la mort de son époux peut changer la réalité. Le passage ci-dessous, extrait du début du livre, semble la métaphore de la volonté humaine de dépasser les limites fatales du temps qui la meurtrit.


Une massive muraille crénelée à plus de trois mille mètres, l’Argentière, épouse et clôture le sommet du département merveilleux. Celui-ci se convulse d’échines inégales qui naissent, ou s’achèvent, comme on voudra, dans la capitale niçoise. Ses faubourgs septentrionaux, le long du Paillon, embaument déjà, par bouffées caverneuses, le laitage et le mulet. Quarante kilomètres d’oiseau séparent des glaciers de l’Argentière les galets de la Baie des Anges.

Cette distance juxtapose, au gré des dosages du pittoresque, le noir mélèze des cimes et l’olivier provençal en passant par ces parpagnasses de châtaigniers. Mais, toujours, de dures rivières, Tinée, Vésubie, Gordolasque, racontent à longueur de journée et de nuit d’héroïques histoires, les époques, les guerres, l’armée d’Italie jetant des passerelles sur le Var, la difficile percée des routes par les Sardes et puis par les Français. Cà et là leur eau domestiquée verdit d’humidité les prairies de bordure où poussent tant de beaux fruits.

Justement de pêches et d’olives s’enchante la rue Saint-François-de-Paule, élégante, claire, juteuse, à l’orée des vieux quartiers. Pour se rendre chez son père Armide aime emprunter cette rue. Elle chemine dans l’ombre lumineuse et luxueuse des arcades à la façade du casino municipal. Elle tourne à gauche, sous les arcades, qui continuent, vers la gare des autobus.

Elle atteint les énormes platanes du boulevard Mac-Mahon, quelques-uns creusés, par l’âge, de trous, que l’on dut cimenter. Pour s’enfoncer dans le cœur de Nice, qu’on appelle en gros le Babazouk, elle n’aurait qu’à descendre un escalier, public, dominé de façades roses à toits roses dans un décor de cyprès colossaux. Mais, sous sa rude crinière éclairée de gris, dans son tailleur de tergal gris, elle reste plantée près d’un pilier, non loin des boutiques de souvenirs, cendriers, poupées, coquillages, baromètres, disques, roulettes, voiliers. Pourtant elle doit y aller, chez son père. Elle doit y aller. Elle se sent qui se dédouble. Elle se déplace par la pensée. Sans même fermer les yeux elle se délègue à parcourir la charmante et toute voisine rue Saint-François-de-Paule. Elle entre, là, dans une église, juste au débouché d’une traverse qui monte vers la mer, avec, dans la perspective, la silhouette administrative, sur le fond clair de l’air du ciel, d’un luxueux lampadaire entre deux palmiers. En dépit de ce qu’annonce sa profondeur béante enciergée, on y cuit, dans cette église fusillée par le soleil !

Mais, plus loin, la pâtisserie Auer, blanche et bleue, tout entière comestible en apparence jusque dans ses guéridons ronds, atteste la persistance d’un monde délicat, friand et voyageur venant se nourrir ici de fruits confits. Ah ! les melons, ces jupiters de velours compact d’une matière opulente et suave, plus sucrée que le sucre, plus moelleux que le miel ! Et ces dianes de douceur, les mandarines, juste en face de l’Opéra, gâteau crème à colonnes framboise où tant de grasses étoiles chantèrent Wagner et Verdi !

Elle laisse à droite le cours Saleya. Au fond la masse du rocher du Château, où cascade, captée, l’eau de la Vésubie, réverbère, en rose et en bleu, le soleil. Sous une assez fâcheuse couverture métallique à deux pentes l’on vend des fleurs, cours Saleya, des fleurs, des fleurs. Elles ne lui disent trop rien, trop fleuries. Elle passe devant le palais de Justice, temple grec du droit romain. Elle atteint la Préfecture. Dans cette rue son père, Achille Mitre, habite la haute maison couleur de vieux sang où Nicolas Paganini mourut en 1840, au mois de mai.

Ancien journaliste, Achille Mitre portait Nice en lui, mais avec trente, quarante, cinquante ans de retard.

Il portait en lui L’Éclaireur de Nice, l’hippodrome du Var, le café de la Régence, le casino de la Jetée-Promenade, le tram électrique, qui mettait deux heures et plus pour rejoindre le cap d’Antibes, tout ce qu’il avait vu, fait, senti, connu, maintenant dépassé, remplacé. Par blocs compacts, et çà et là dans maint détail, le passé, pourtant, persistait.

Le passé persistait dans les hôtels devant la gare élevant toujours leurs coupoles ovoïdes d’écailles zinzolin pleines de la réminiscence historique d’une Europe de luxe qui prenait le train sans passeport. Il persistait dans les cactus, les agaves, les palmiers, toujours là malgré, tous les quatre, cinq ans, un bombardement floconnant. Il persistait dans le drap vert des tables de jeu, dans le peloton des victorias à tendelet devant l’hôtel Ruhl. Il persistait, devant la ville, dans le déroulement de la vague, indiscernable de ce même roulement à distance de saisons par-dessus les guerres, les funérailles, les prisons. L’infatigable mort de tant et tant de vagues ne parvenait pas à tuer la mer.


Gallimard, Collection blanche, pp.