L'Ouvre-Boîte (1952)
« L'abhumanisme serait la disponibilité absolue, le refus de sanctionner le choix qu'on se trouve avoir fait, ou avoir subi, dans l'insondable passé, d'être un homme, d'être cela qui est moi, d'être cela ici qui se surprend de parler, après s'être trouvé, voici quelque cinquante ans, nez à nez avec lui-même dans son berceau où des marraines imperceptibles avaient déposé les éléments de son signalement physique, mental et fatal. Mais ce refus souhaite ne pas nourrir la série traditionnellement policière et humaniste des réformes, des jérémiades et des manifestes.
Le mot «abhumanisme» vit le jour sous ma plume, à propos d'un écrivain sicilien, Beniamino Joppolo. De ce compatriote de Pirandello et de Giuliano j'avais traduit un roman qui m'avait plu. »
Jacques Audiberti, L'Ouvre-Boîte, colloque abhumaniste. Gallimard, 1952.
Dès
le commencement de son oeuvre, Audiberti manifeste une préoccupation
métaphysique essentielle et l'ecriture poétique en
constitue d'abord l'expérience. La recherche se fait aussi sur
le plan du roman, mais rien ne conduit l'écrivain à un
projet d'ouvrage philosophique. Pourtant, vers 1941, son activité
poétique l'amène à réfléchir d'une
façon plus théorique, alors qu'il devient le centre
d'un projet de revue qui définirait un groupe de poètes
et ses intentions. La revue ne voit pas le jour mais le titre prévu
est repris par Audiberti dans une sorte de manifeste : La Nouvelle
Origine (1942).Certainement influencé par les discussions
dont il surgit, cet essai sur la poésie n'en porte pas moins
la trace très forte de la personnalité du poète.
On peut y lire un art de vivre, sinon une philosophie. Audiberti
déteste les mots qui se terminent par «-isme», et
il faut bien voir en cela l'essentiel de sa philosophie, qui existe
et tend à se construire en écriture, essayiste pour la
circonstance.
L'occasion d'y prétendre se présente
lorsque Audiberti, traduisant un auteur italien, Benjamino Joppolo,
découvre chez celui-ci une théorie: l'abhumanisme.
Audiberti se reconnaît dans cette pensée. Il travaille
pendant quelques années à s'impliquer dans cette
théorie sans en faire un dogme, le préfixe «ab»
tempérant le suffixe fâcheux. A partir de 1946,
l'effervescence parisienne chez les intellectuels est à
l'engagement et l'existentialisme, chrétien ou sartrien,
voisine avec le marxisme. Audiberti prône une grande réserve
au nom de la liberté. Il se sentira parfois tenté
d'exprimer une parenté entre l'abhumanisme et
l'existentialisme. Aucun ouvrage philosophique à proprement
parler ne verra le jour. La pensée d'Audiberti donne lieu à
de nombreux articles, plus ou moins repris en volumes. Le Globe
dans la main (1950) tente un développement encyclopédique
: la médecine, l'amour, la guerre... mais l'éditeur ne
parvient pas à donner suite.
Chez Gallimard, des
livres spécifiques paraissent : L'Ouvre-Boîte,
colloque abhumaniste, (1952) est le fruit de la collaboration
de Jacques Audiberti et du poète et peintre Camille Bryen.
L'Abhumanisme (1955) réunit des proses qui apparaissent
comme l'aboutissement de l'expérience audibertienne en ce
domaine. Le mot et le principe de l'abhumanisme qui font dès
lors référence dans l'oeuvre.
L'Ouvre-Boîte,
Gallimard, 1952.
«Qu'est-ce
que l'abhumanisme ?
C'est l'homme acceptant de perdre de vue qu'il
est le centre de l'univers.
Quel est le propos de l'abhumanisme ?
Amoindrir le sentiment de notre éminence, de notre
prépondérance et de notre excellence afin de
restreindre, du même coup, la gravité sacrilège
et la vénéneuse cuisson des injures et des souffrances
que nous subissons. Si, malgré tout, nul adoucissement
pratique ne se produit, si nous demeurons incapables d'abolir le mal,
il n'en est d'autre que physique, nous aurons du moins su mettre à
profit le jeu des mots, l'espace libre, ou vide, entre les objets
vocabulaires, pour exprimer que nous détestons toute doctrine,
toute drogue qui, nous attribuant, même à bon escient,
une élévation particulière dans la hiérarchie
de la vie, ne ferait qu'augmenter le poids de nos douleurs.»
L'Abhumanisme, p. 35.
«Occidentale, accidentelle, la France, pourtant, c'est la
betterave. Nos émeutes furent fondées sur le pavé,
sur les barricades, la pierre, le bois. Une lourdeur agricole et
mauvaise emplit Villon et Rabelais, joue dans Molière,
rebourgeonne dans Péguy et Claudel. Elle toisonne les poings
frappeurs de la police à pèlerines. Elle alimente
l'indécence gastronomique de nos araignées de boeuf
Montespan. En accord avec la stupidité funèbre
allemande, elle enfouit, des années durant, dans les tranchées
de l'Aisne et de la Somme, ventre sanglant qu'on appelait le front,
des centaines de milliers d'hommes français d'Aurignac et de
Cro-Magnon sortis de leur caverne, un couteau à fromage dans
la poche, harnachés de rouge et de bleu, couleurs
théosophiques et philosophiques, mais incapables de comprendre
goutte aux théorèmes et discours de nos Poincaré.
Nous
sommes Lozère. Nous sommes Bretagne. Nous sommes même la
France, Mareil-en-France, Roissy-en-France, terre à
betteraves, l'éblouissant édredon framboise Lévitan
dans les masures retapées sur les essarts de Combs-la-Ville.
Notre langue est table rase, attente et préhistoire. Racine et
Victor Hugo, si ça se trouve, naîtront.»
L'Abhumanisme, p. 51-52.
«L'humanisme fleurit et se saisit dans les mille contacts
gracieux de la vie civilisée, flottants archipels, subtils
esquifs où l'on se réjouit d'être ensemble dans
la complicité des mots rapides, près d'une fenêtre
dans la lumière, rois de luxe sous l'oeil des tableaux et des
livres, cependant que, , jusqu'à nouvel ordre et nouveau
désordre, restent cois dans le silence truqué le déluge
des eaux, le galop des vermines ignobles, le travail ténébreux
des agents du malheur, les dangers grossiers tapis dans chaque mur
ainsi que tous les profonds trafics de matière pas forcément
humaines dont nous résultons.
Ces matières,
l'abhumanisme n'en a pas la nostalgie. Tout au contraire, bien
plutôt, il rêverait d'une humanité tout entière
humanisée. mais piquons, au hasard, dans un feuilleton
philosophique. «Toute la problématique de l'être,
lisons-nous, est une expérience de l'échec, la
problématique de la connaissance une expérience de
l'erreur, et la problématique de la valeur une expérience
du mal.» L'honorable promoteur de cette opinion se ferait
hacher pour elle. Or, absolument imperceptible pour quiconque n'est
pas de la partie, elle comporte, dans sa perspective intelligible,
les caractères d'une effusion folkloriquement liée au
statut organique animal humain, foie, humérus, rognons,
cerveau. Comme toutes celles du genre, elle prétend tout dire,
tout conclure. Elle n'a pas plus de poids que la clameur d'un grillon
chinois de combat ou qu'une langue de boeuf qui chante, disent les
traités gourmands, dans un bouillon allongé de vin
blanc où de la couenne de cochon trempe avec une jambe de
veau. »
L'Abhumanisme, p. 188-189.
«La
sentence fut prononcée en présence des cardinaux du
Saint-Office, des experts en théologie, du magistrat séculier
et du gouverneur de Rome. Elle serait exécutée avant
huit jours. Que le condamné se repentît, la mort pouvait
être changée en prison perpétuelle. Ou, encore,
sa formule modifiée.
On lui laissa neuf jours. il se peut
que dans la mort imminente il ait vu la solution des thèses
inconciliables dont son intelligence était pétrie.
A
Venise, devant le tribunal, il s'était dégonflé.
De toutes les vérités qui le travaillaient il avait
feint de choisir la catholique. La vérité absolue se
réfracte aussi dans cette vérité-là. Se
réfracte et se modifie.
Maintenant, à Rome il
ne semble pas qu'il ait tenté de sauver sa peau, qu'on ne
sauve, d'ailleurs, qu'à tempérament. Tandis qu'un
jubilé pontifical farcissait de prélats et de pèlerins
les églises et les rues, le philosophe scientifique et
comédien Giordano Bruno fut conduit, par les gendarmes, dans
l'espace libre qui se trouve près de l'antique théâtre
que Pompée avait fait bâtir après sa molle
campagne contre Mithridate. Une grande foule suivait. C'était
le dix-sept février seize cent.
Un grand pieu, la base
entourée de ligots, margotins, bûches et rondins, se
dressait là. Bruno y fut attaché. Les chrétiens
aiment le martyre. Le jubilé, cependant, ronflait ferme de
toute part. Le cardinal Valliero prétend que trois millions de
pieux touristes étaient venus.
Les flammes montèrent.
Bruno ne cria pas. A cause du bâillon. peut-être, aussi,
n'avait-on grillé que son effigie ? Ou encore, s'était-il
arrangé, devant que sa cuise, pour se fondre et se perdre dans
l'unité multiple de l'être absolu, total, homogène,
abhumain, abdivin, duquel tout être particulier, par exemple
Bruno sur son bûcher, n'est qu'un transitoire visage ? Mais,
n'étant pas hindou, n'étant que Nola, dans la contrée
napolitaine, il n'est pas certain qu'il ait pu mener ce qui n'est,
après tout, qu'une strophe de mots, parmi les plus vagues, les
plus élastiques, les plus mous, ceux-là mêmes que
nous venons d'écrire, jusqu'à l'efficace hypnose où
le mal cesse de faire mal.»
L'Abhumanisme,
p. 211.
«Si, décidément, il existe chez certains de nos hommes parlant au nom de l'homme un élan particulier les poussant à quémander une fugace union avec ce qu'il savent qu'ils ignorent par delà ce qu'ils ignorent que parfois il savent je répète que leur unique chance d'une telle union revient à la flairer, l'attendre et la chérir au large, c'est indispensable, au large de toutes les vérités prétendument justifiées, car une vérité qui montre ses preuves prouve, par là, qu'elle n'est pas la vérité. »
L'Abhumanisme, p. 225.