Des Tonnes de semence (1941)


Dans ce recueil très composé, l'inspiration du poète porte la marque du monde historique dans lequel elle se développe. Par le recours à une rhétorique plus traditionnelle, le lyrisme, souvent direct, mêle aux couleurs sombres du tableau tragique des tonalités plus vives, l'expression d'une confiance dans les ressources de l'homme originel plutôt que dans l'humaniste, prêt à rebâtir le monde, et transfigure le constat du destin en oeuvre d'art pour en faire le signe du partage. Ce livre s'inscrit comme une étape importante dans la quête du sens qui caractérise la démarche poétique d'Audiberti.

Vera-Cruz


Ce petit qu'il faut qu'on fusille
on le mena devant la croix.
Cigarettes, blancheurs de fille,
il tira de sa poche, trois.
Une, il la mit à son esgourde,
l'autre à sa lèvre, puis en l'air,
il jette son chapeau qui tourne
comme le soleil du désert.
La troisième, soit une sainte,
sur le calvaire il la perdit.
C'est elle qui poussa la plainte
puisque les hommes n'ont rien dit.

Des Tonnes de semence, rééd. Poésie/Gallimard, 1981, p. 110.



Vigilance

Maintenant que donc apprîmes à vivre
en glissant sur l'oeuf blanc comme le sel
et que nulle borne où graver un livre
ne nous sauvera du sinistre appel,
maintenant que nous, petits de la femme
et compositeurs de nous-même morts
avons pour patrie et pour Notre-Dame
la soif de rougir l'eau de notre corps,
maintenant qu l'homme est l'homme de guerre
[...]
admirons encore une fois la forme
des collines, phrase où boite le vol,
et, comme un qui lit devant qu'il s'endorme,
regardons la mer épouser le sol.
Embrassons-ici -- nos amis! nos frères! --
les cailloux... les joncs... le mur de la cour.
Nous serions bien fous, va, bien téméraires,
quand, déjà, notre os, le vent le parcourt
et que l'huile bouge à même la poële,
de ne plus aimer tout ce qui nous plut
dans notre chemin sous une autre étoile
que celles, ce soir de notre salut.
[...]


Des Tonnes de semence, rééd. Poésie/Gallimard, 1981, p. 117.