Trois romans présentés par Maylis Vauterin.


Carnage.


Carnage (1942), une rêverie poétique sur l’eau.


Ce roman raconte l’histoire de Médie, une jeune fille adoptée dans des circonstances mystérieuses dans une ferme isolée du pays gaudois. Quand cette étrange Mélusine se baigne, elle se fond au lac comme le hobereau à l’azur. Dans un roman écrit en prose poétique, Audiberti signe un livre que Drieu La Rochelle, directeur de la NRF à l’époque, salue comme un chef d’œuvre et que dix ans plus tard, Bachelard prendra pour archétype de son analyse de la rêverie.


Elle rôdait aux marges du lac. Là-haut tournait l’épervier, un épervier de la famille oiselante des hobereaux, dans l’azur. Il semblait, tout comme un astre, dégager une lumière incolore, vitreuse, moralement noire. Il planait au centre de son propre fantôme, un disque aveuglant de mica, qui, sans cesse, se dilate, se réfracte.


Médie se cachait dans les herbes du rivage. A même l’épaisseur humide, elle aimait se balancer avec elles. Ses cheveux d’un blond profond, verdissant, flottaient dans les touffes. Le soleil frappait l’eau, la faisait retentir. Les taches brillantes organisaient entre elles des rapports sans cesse modifiés. Elles se groupaient, une famille. Elles se défaisaient, une fortune. L’eau, si bleue quand on la regarde du haut du talus de gazon, ne cessait pas de l’être, bleue, pour la joueuse à la main gantée. Médie adorait le goût et la caresse de cette profondeur crue. Dans les zones de rivage, le bleu s’adoucissait, hésitait. Trop d’algues immergées tendaient à la bronzer. Mais elle savait. Elle savait que, l’invitée de cette nappe, elle lâcherait, bientôt, les herbes, l’une après l‘autre, ces herbes un peu coupantes qui frisent le sang au bout des doigts. Les trois dernières casseraient. Alors bienheureuse, elle mourrait. Elle jouissait de mourir, se perdre, disparaître. Avec sa robe, ou sans sa robe, elle plongeait, dans l’eau claire, comme une pierre s’enlise. Plus rien, désormais, n’existait qu’une extase de rumeur plus bleue que tout au monde, traversée de poissons énormes qui baignent au même secret. Le mouvement de la queue de la loutre, c’est en vous qu’il repasse et non hors de vous. L’on entend jusqu’au langage des oiseaux, des insectes.


Elle parcourait l’intérieur de l’azurage liquide. Elle s’y comportait comme, là-haut, le hobereau dans l’auréole d’air brillant et blême. Rien n’avait existé, n’existerait plus, ni les meubles de la maison, ni le tuteur bonasse, ni même cette orpheline. Nouée à l’eau bleue qui la cerne, l’emplit et la dissout, elle enregistrait les coups de foudre noirs que le jour infusé dessine sous les ondes. Elle enroulait à son corps ces chapelets d’univers furieux où se traduit la respiration des chevaux invisibles qu’abrite la merveille.


Carnage, Gallimard, Collection blanche, p. 49.


En épousant pour d’obscures raisons le voisin des Habergeages, Carnage, qui représente dans le roman le mal et la mort, Médie se lie à une antithèse de sa propre nature faite d’eau et de pureté.


La Nâ.


La Nâ, (1944), un antiroman qui pratique l’autodérision.


La Nâ fait partie de ces multiples romans dans le roman, qui à la suite des Faux-Monnayeurs d’André Gide (1928), se multiplièrent au XXème siécle : dans ces romans, le héros est lui-même l’auteur d’un roman. Dans l’épisode qui suit, le narrateur, une sorte de double d’Audiberti, part en Savoie à Genette-Liat, espérant y trouver le sujet de son futur roman. Pour s’y rendre, la route est enneigée. Il doit continuer à pied.


Le ciel était blanc. Le sol était blanc. Toute maison avait disparu. Je marchais. Il ne fallait pas s’écarter de la piste entretenue de tassements par le passage des traîneaux au-dessus de la route, fondue, elle, dans l’universel de la neige. Je portais, dans la neige, comme un noir péché, mes vêtements citadins. Dans cette neige, quelquefois, je m’enfonçais de toute une jambe, sucé par un pied.


Les deux derniers kilomètres me coûtèrent beaucoup.


Je n’en pouvais plus. A Genette-Liat, village célèbre dans le tourisme et dans le sport, je trouverais, sûrement, des rues, une chaussée. J’appelais, j’implorais un peu de terrain dur. Enfin, je vis, dans la mer blanche, voguer quelques immeubles isolés. La piste devenait de plus en plus étroite. A chaque pas, je glissais. Je pensais tomber. Je tombais. J’étais à Genette-Liat.


L’hôtel des Saxifrages se présenta le premier, tout en bois peint, blanc et brun, avec mille hublots carrés et des balcons découpés. Le drapeau de Tallevarine, rouge au coq blanc, flottait sur son toit. D’autres hôtels, très lentement, se succédèrent, dans le même goût, entrelardés de masures enracinées. Je tombais, le plus souvent, en arrière à même la piste encaustiquée de tassements par les passages. Ma valise, chaque fois, s’ouvrait, expulsant un philosophe, Baravamayan, un vulgarisateur, Melchnikoff, qui s’écarquillait dans la neige. Et cette rencontre physique de la pensée et de la neige me troublait, comme une indécence, comme une vérité.

[…]

Je ne progressais plus. A droite, à gauche, en avant, en arrière, dès que je m’étais remis debout et que j’essayais de bouger, je glissais, je tombais. Il advint que ma valise disparut complètement. A la repêcher, je faillis moi-même me noyer. A la fin, comme il fallait tout de même que j’évitasse ce qui me pendait au nez, le canot de sauvetage devant la boutique de souvenirs et la pâtisserie, je posai, à même la piste, ma pauvre valise. Sur ma valise, je me mis à cheval. Je la serrai fortement entre mes cuisses. Je repoussais, en arrière, de mes pieds raclants et tendus, le sol glacé. Mon pardessus bleu marine, derrière, traînait. Petitement, j’avançais.


Avertis par leur coureur, les habitants s’étaient groupés près d’un petit pont. Ils formaient une masse bariolée, monosexuelle. Les loups de verre étincelaient sous les capuchons soyeux. L’ensemble de leurs souliers cuirassés exprimait la puissance et la complaisance. Ils portaient sur le cœur le blason rouge et blanc. Ils laissèrent passer l’étrange et triste cavalier qui, sans étriers, sans éperons, “ monte ” une valise de livres. Plus loin, dans un paysage un peu plus serré de maisons, je pus, de nouveau, me tenir debout. L’hôtel des sentiers n’était plus qu’à vingt mètres. Alors, dans la foule que je venais de franchir, quelqu’un cria : “ On devrait, une fois pour toutes, le leur interdire, l’accès de la neige, à ces visages pâles ! Cette race de croque-morts en pardessus bleu marine va finir par foutre le ski par terre ! ”


… A Paris, quand je songeais au Zail d’Evière, […]


Ai-je écrit le Zail d’Evière ? Le Zail d’Evière et non plus Genette-Liat ? Il n’était pas question, jusqu’ici, du Zail d’Evière. Enfin, s’agit-il du Zail d’Evière ou de Genette-Liat ?


Il faut que je me confesse… Une œuvre littéraire, on peut croire qu’elle chemine de son début vers sa fin comme si son étendue était en même temps sa pérégrination, et qu’elle grandisse de page en page avec la régularité d’une crue. Non… La créature s’accomplit de métamorphoses. Les phases par où nous la sentons passer ne sont pas celles, strictement, d’un cheminement rectiligne. L’oiseau sort de l’œuf. L’œuf sort du pied de bouc. Le pied de bouc, peut-être, dans son temps, fut un rat. Ce pays, qui s’appelle, pour tout de bon, aussi bien dans le dictionnaire des communes que sur les cartes d’état-major, le Zail d’Evières, j’avais, tout d’abord, pour des raisons qu’il ne serait pas commode, maintenant, en moi-même, de déchiffrer, résolu de l’appeler Genette-Liat. Ce point, ce lieu du monde, le Zail d’Evière, tant que je ne l’avais pas saisi dans sa réalité sociale et topographique, il me paraissait improbable, élastique, légendaire. Maintenant que j’y ai pris mes quartiers d’hiver, et que je suis devenu, moi, le visage pâle, un de ses personnages, il me déplaît de continuer à l’affliger d’un pseudonyme.


La Nâ, Gallimard, collection blanche, p. 91-93.


En nous racontant les ridicules de son héros, Audiberti nous fait compatir. Mais il avoue finalement que tout cela n’est qu’une supercherie de romancier : le “ je ” renvoie à un personnage. Le nom du village Genette-Liat est un pseudonyme de Zail d’Evière. Pudeur d’un auteur orgueilleux qui cache ses déboires ? Ou autodérision ? Avec Audiberti, on ne sait jamais.


Marie Dubois.


Marie Dubois (1952), la recherche d’une veine réaliste. La ville, la sexualité, les crimes.


Marie Dubois naît de la volonté d’Audiberti de puiser dans l’univers du polar pour conquérir des lecteurs : son héros, c’est Loup-Clair, un jeune inspecteur fraîchement débarqué de la province, qui est confronté à l’univers sans merci du commissariat de Villejuif et de Bicêtre. Grand frustré sexuel, blessé par la violence urbaine, il évolue dans un Paris qui nous est familier. Lisez et vous ne verrez plus le métro de la même manière : c’est la guerre, l’ “ extension du domaine de la lutte ”


Dans un monde aussi séparé que le nôtre, des épaisseurs transparentes mais imbrisables vous tiennent à mille kilomètres, dans le métro, des jeunes filles, des femmes que vous aimeriez, vous avez leurs cheveux, pourtant, dans l’omoplate, votre cuisse touche leur sac, mais motus, motus, motus toujours motus, personne n’a l‘air de savoir qu’on roule ensemble tous collés, c’était à vider le ventre et le cœur…


Sur l’autre quai, en face, de l’autre côté de la tranchée des rails, des femmes étaient assises, les jambes croisées, la gauche sur la droite, à cause de l’ovaire, le pied ballant pointu comme la tête fermée d’un serpent. Chaque femme qui passait les effaçait, les emportait, mais d’autres venaient, qui s’asseyaient en croisant les jambes, toujours la gauche sur la droite. Il y avait des hommes aussi, et de ces personnes sans désignation précise, laides, vieilles, qui sont comptées dans les femmes, c’est une des lacunes du langage, mais il n’en avait qu’aux “ femmes ” proprement dites, les jeunes, les belles, les élégantes, les savonnées. Sur son banc, sur son quai, il y avait des femmes également, les jambes croisées, la gauche sur la droite toujours, rien ne l’empêchait de leur parler, elles ne lui auraient pas répondu, il pouvait essayer mais c’était difficile, c’était impossible, votre voix, pour commencer, doit sortir de vous-même, comme une main, mal posée, mal réglée, lourde de glaires. Mais les femmes de l’autre côté, de ce qu’elles étaient lointaines, de l’autre côté, séparées par la tranchée des rails, il les annexait sans résistance, il n’éprouvait aucune gêne à leur sourire, à leur faire des signes secrets, comme un conquérant qui regarde la rive, là-bas, il va débarquer, il la piétine déjà.

[…]

Les rames ne passaient plus que de quart d’heure en quart d’heure. C’était le rythme du soir. La foule avait fondu. Pourquoi ne pas traverser les voies ?


Partout on traverse les voies. C’est l’habitude. Sauf dans les très, très grandes gares, celle de Nice par exemple, la plus grande qui soit au monde. Deux, trois secondes, les pieds juste entre les rails, soigneusement, et tout est dit ! Un homme tout seul, le plus emprunté, le moins sportif, il a toujours le loisir, entre deux trains, de franchir, en largeur, sans se presser, la voie rigide dévolue à ces mers et à ces montagnes de chair humaine variée emportée par les trains lancés.


Il regarde, à droite, à gauche, prudent, rationnel. Il n’y a plus, sur les quais, que des êtres verdâtres, comme mouillés, tels que le flot humain use toujours d’en laisser derrière lui, qui traîneront, dans les galeries de faïence, des heures encore, boiteux, rêveurs, mourants, parfois avec un crime dans la tête.


Il est au bord des voies.


Il est au bord.


Et il saute.


Gallimard, Collection blanche, p. 25 et pp. 34-35.